Renseignement, prospective et stratégie

« L’intelligence en politique consiste à dire à l’avance ce qui va arriver demain, la semaine prochaine, le mois prochain et l’an prochain… Et d’avoir ensuite l’intelligence d’expliquer pourquoi cela ne s’est pas produit. » (Winston Churchill)
Une récente intervention du général Vincent Desportes s’exprimant sur le thème de la pensée stratégique française devant les membres du blog “Alliance Géostratégique” m’amène à préciser mes idées sur le processus de décision stratégique, et la place que la prévision et la prospective (dont le général Desportes semble se méfier) doivent à mon sens y tenir, sans se confondre avec le renseignement.

Le général nous dit en effet que “la prospective opérationnelle, est un exercice extrêmement dangereux“, qu’il “faut le faire sans perdre de vue que la guerre est un exercice dialectique qui suppose un autre“, et que “le point particulier de la guerre, c’est que si vous la concevez à l’avance, cette guerre ne se fera pas“. Et il ajoute encore : “Si vous prévoyez la guerre, et si en plus, incroyable, vous dites aux autres comment vous souhaitez la faire, comme l’ont fait les américains, alors cette guerre ne se fait pas. Les Irakiens n’étaient pas dans leurs états-majors le 17 mars 2003, ils les avaient quittés car ils savaient parfaitement que la première nuit de bombardements, seraient bombardés tous les PC.“.
Dans mes différents articles, je défends souvent l’idée que le renseignement n’éclaire pas l’avenir mais seulement le présent. La prévision ne peut pas relever du renseignement qui n’est que fournisseur d’information utile au stratège décideur. Prévoir c’est déjà décider d’un ou plusieurs scénarios possibles pour l’avenir. En cela, la prévision est consubstantielle de la décision. Seul à disposer de toutes les données du problème, le stratège est nécessairement seul à pouvoir décider d’un scénario « prévisible » et endosser la responsabilité d’une stratégie. Il est vrai que dans l’action opérationnelle, la prévision est un art difficile, voire impossible et que la décision dans l’incertitude reste toujours l’apanage du chef militaire. C’est en tout cas une idée qu’il faut avoir bien en tête lorsqu’on est tenté de demander au renseignement, comme c’est souvent le cas, de fournir des prévisions, ce qu’il ne peut pas faire (le renseignement n’éclaire que le présent, jamais l’avenir).

Mais si la prévision ou la prospective ne peuvent être attendues du renseignement, ne relèvent-elles pas en plein de la stratégie ? L’idée de se préparer à affronter des menaces qu’il faut bien prévoir n’est-elle pas la base de toute stratégie destinée à remplirla fonction première des armées ? Si vis pacem para bellum, disait-on en latin. Cette idée de se préparer à la guerre pour qu’elle ne se fasse pas, a d’ailleurs été portée à l’extrême bout de sa logique avec la dissuasion nucléaire.

L’exemple de l’offensive américaine en Irak le 17 mars 2003 ne reflète qu’un petit aspect de la grande complexité du phénomène guerre, celui de l’offensive initiale. Il ne permet pas à mon avis d’étayer une thèse selon laquelle il ne servirait à rien de “concevoir à l’avance” (anticiper, planifier) des stratégies au prétexte que l’autre (l’adversaire) n’existe pas encore.

Je ne comprends pas bien d’ailleurs cette formule qui veut montrer que “puisqu’il n’y a pas d’autre, il n’y a pas de stratégie“. Si la prévision est un art difficile, la planification et donc la prospective semblent primordiales en matière de stratégie. Le stratège a pour mission de préparer son outil militaire à faire face à toute sorte d’adversaire imaginable. Il s’agit bien pour lui d’investiguer tous les champs du possible et de se préparer à y faire face. Il n’y a pas un adversaire, mais plusieurs adversaires possibles que seule la prospective est en mesure de faire émerger même s’ils restent imaginaires.
Même si on ne peut pas savoir ce que seront les armées dans 50 ans, le propre d’une politique de défense, qui est indissociable d’une politique d’armement, est d’être capable de se projeter dans un avenir suffisamment lointain pour être cohérent avec les délais de conception et de développement de systèmes d’armes de plus en plus complexes. La pensée militaire ne doit pas se limiter à l’action militaire mais doit s’intéresser à l’ensemble du phénomène guerre et en particulier à sa préparation. Clémenceau avait sans aucun doute raison de penser que la conduite de la guerre ne pouvait être confiée aux seuls militaires, mais il ne fait pourtant aucun doute non plus qu’elle ne peut se faire sans eux. A cela, il faut ajouter que la guerre se prépare, que pour cela il faut la penser, et que cela non plus ne peut se faire sans eux. Que deviendrait la pensée stratégique si elle se contentait de penser la guerre passée ou présente en s’interdisant de penser le futur ?

Dans le processus de décision stratégique, la prévision et la prospective se distinguent clairement du renseignement, qui contribue néanmoins à les alimenter, pour participer à la planification stratégique et permettre au stratège d’anticiper.

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